« [...] Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu’on m’accuse et qu’on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme. »
William Ernest Henley
Les hommes ont toujours montré une plus grande capacité à se déchirer depuis qu’ils ne vivent plus dans la jungle. Moins d’unité, d’empathie et de solidarité même si on ne vaut rien seul. On devient fou. Et la folie est bien le fondement de cette histoire.
Un homme invaincu, controversé, haït ou adoré se hisse au pouvoir en clamant le pardon. « Est-il fou? » se demandent certains. Comment peut-il ou comment ose-t-il demander à une génération meurtrie de pardonner. Ce n’est pas possible. Il ne se rend pas compte. A-t-il oublié tous ceux qui ont été battu à mort par des hommes satisfaits ? A-t-il lui même oublié ceux qui l’ont jeté 30 ans en prison, ceux qui l’ont privé de sa vie d’homme ?
Non. Il n’a pas oublié et ne se doit pas d’oublier. Mais il a l’immense sagesse, ou folie pour certains, de savoir qu’on ne peut aller de l’avant si la rancune et la haine règnent encore. Mettre sa peine, ses démons de côté, embrasser ses ennemis sonnent comme un passage d’un ouvrage comptant l’histoire d’un prophète ou d’un saint …
On apprend à l’homme à rendre les coups, à piétiner ses adversaires, à se venger tôt ou tard, à être rancunier. Dans ce contexte précis, pardonner semble être inutile et lâche…

Et pourtant, une poignée d’hommes nous ont un jour montré le contraire, et Nelson Mandela en fait partie. Un homme de plus qui a laissé de côté ses états d’âmes, sa vie privée au profit de son rôle d’homme d’état.
Invaincu par des années d’affront et d’enfermement, il ne souhaite qu’une seule chose : unir son pays. Pour ce faire, inutile de priver qui que ce soit de ses fiertés ou de ses convictions. L’intéresser à celles des autres est mieux. Montrer à un peuple tout entier et au monde qu’une union est possible est un véritable défi.
La communauté noire et les Afrikaners ont chacun leur drapeau, leur hymne, leur langue et leur sport national. Une frontière imaginaire forte sépare le pays en deux.
Nelson Mandela décide d’utiliser le sport pour accélérer l’union entre les deux peuples. Les noirs supportent le football et les blancs le rugby. Lorsque les Springbox jouent, les noirs supportent toujours l’équipe adverse.
Le nom et les couleurs vert et or de l’équipe de rugby sud-africaine représentent à elles-mêmes l’apartheid pour la communauté noire tout entière. Difficile donc de soutenir cette équipe, et plus généralement ce sport inventé par les anglais.

L’Afrique du Sud va pourtant organiser la Coupe du Monde avec une équipe en deçà de ses capacités, et supportée par une seule catégorie de la population. Le Président se doit de ne pas manquer cette occasion de montrer au monde entier ce qu’est réellement la nation arc-en-ciel. Rencontrer le capitaine des Springbox, François Pienaar, ne suffit pas. Il faut multiplier les actions afin de redorer l’image de ce sport auprès de toute une communauté.
Le capitaine, joué par Matt Damon, tient ici un rôle primordial car il doit répondre aux attentes exigeantes d’un Président et de tout un peuple, mais aussi trouver les mots justes afin de motiver ses co-équipiers, et de leur faire prendre conscience qu’ils doivent représenter la nation arc-en-ciel, avec tout ce que cela implique …

Un petit garçon montre bien le chemin parcouru au cours de ces années. Il est un véritable fil conducteur et un véritable repère. Il refuse de recevoir un maillot des Springbox car il représente encore l’apartheid, mais il sera vite conquis par les valeurs de ce sport et l’excitation que procure une grande compétition.
On le verra ensuite se faufiler au sein de la foule de supporters aux alentours du stade afin d’écouter le match. Des policiers l’écoutent à la radio de leur voiture de patrouille. Pour ne pas se faire remarquer, il fait semblant de récupérer des bouteilles ou des papiers dans un sac. Au fur et à mesure du match, il se rapproche de la voiture et finit assit dessus. Regardé d’un mauvais oeil par les deux policiers, il sera ensuite totalement intégré et sera porté comme un trophée par toute la patrouille.
Encore une image forte qui montre, une fois de plus, la force de rassemblement du sport. Il va au-delà des préjugés et se moque totalement de la couleur de peau ou de la religion de ses supporters. L’important est d’être là, de partager des émotions, seul point commun à tous les hommes.

La musique porte toutes ces émotions, cette once d’espoir qui règne dans les regards comme l’incompréhension et le désespoir que l’on ressent.
On nous fait prendre conscience du mal profond qui ronge ce pays en nous montrant un peuple divisé et ce que l’homme peut infliger à ses semblables.
Je n’arrive toujours pas à comprendre comment on peut survivre dans une cellule minuscule pendant 30 années, avec pour seule « distraction » les travaux forcés et un bout de papier.
Pas n’importe lequel cependant, vu qu’il s’agit du poème Invictus. Poème grâce auquel il a réussi à ne jamais tomber. On ne peut cependant en sortir indemne, mais en sortir est déjà une victoire. Le sourire aux lèvres Nelson Mandela cache ses émotions d’homme pour ne laisser paraître que l’homme d’état.
Certains faits ne sont pas traités dans ce film, comme l’arbitrage défaillant de M. Derek Bevan lors de la demi-finale contre la France, mais je ne suis pas là pour en parler de manière exhaustive. L’important n’est pas de peindre un tableau parfait de ce qui s’est réellement passé lors de cette compétition mais de se concentrer sur les efforts de l’homme d’état pour unir son pays.
Clint Eastwood nous fait encore vivre un incroyable moment d’émotions. Chaque film a sa couleur, son histoire mais on reconnaît la griffe du maître. Il n’a pas besoin de montrer des scènes de violence pour susciter l’émotion. Le spectateur fait lui-même ce cheminement et cela rend l’impact plus fort.
Le silence et le calme qui règnent lors du générique témoignent du poids de toutes ces émotions qu’on nous montre, ou plutôt qu’on nous projette tout le long du film. Je suis restée sans mot, emportée par la musique, par les images, par l’Histoire.
Invictus n’est pas un film sur le rugby. Il s’agit d’un film sur l’humain.